Cent jours après son investiture, le président béninois Romuald Wadagni s’emploie à imposer son propre style à la tête de l’État : sobriété affichée, mesures sociales fortes, activisme diplomatique tous azimuts. Mais dans les couloirs du palais de la Marina comme dans les capitales voisines, une question continue de planer : Patrice Talon, désormais président du Sénat, conserve-t-il une influence sur son ancien dauphin ?
Le spectre d’une dyarchie
L’élection de Patrice Talon à la tête du nouveau Sénat, le 6 août dernier, a ravivé les interrogations qui avaient déjà accompagné la désignation de son successeur. La Chambre haute dispose en effet de prérogatives substantielles, notamment d’un droit de veto sur la plupart des textes votés par l’Assemblée nationale, ce qui alimente, chez une partie des observateurs de la vie politique béninoise, la crainte de voir le pays gouverné à deux têtes.
Romuald Wadagni avait pourtant anticipé ces soupçons. Avant même son élection, il assurait déjà que son prédécesseur n’entendait exercer aucune tutelle sur sa présidence. Le gouvernement est venu appuyer ce message à la veille de l’installation du bureau du Sénat : le porte-parole de l’exécutif, Wilfried Léandre Houngbédji, a tenu à rappeler qu’il n’existait aucune forme de mentorat, et que c’était bien le président élu le 12 avril qui répondrait seul de sa gouvernance devant les Béninois.
Reste que Patrice Talon, depuis son départ du pouvoir, n’a pas particulièrement cherché à dissiper ce procès d’intention, multipliant les apparitions publiques, notamment lors d’événements culturels. Un proche de l’ancien président résume la situation avec prudence : son entourage le décrit comme trop habile pour provoquer un affrontement ouvert, tout en reconnaissant qu’une influence de cette ampleur ne s’efface pas du jour au lendemain, parfois malgré lui.
Une politique sociale qui tranche avec l’ère Talon
Sur le fond, pourtant, Romuald Wadagni n’a pas tardé à imprimer sa marque. Dès la première semaine suivant son investiture, l’ancien ministre des Finances a débloqué un milliard de francs CFA, soit environ 1,5 million d’euros, pour la prise en charge gratuite des urgences vitales dans les hôpitaux publics. Il a également annoncé l’extension aux lycées de la gratuité de la scolarité pour les filles, ainsi que des subventions conséquentes en faveur des producteurs agricoles.
Ces annonces contrastent nettement avec la ligne très libérale suivie par Patrice Talon durant ses deux mandats, davantage tournée vers l’attractivité du pays pour les investisseurs. Un collaborateur du nouveau chef de l’État explique cette inflexion par une volonté affichée de proximité avec les réalités sociales des populations les plus vulnérables.
Une diplomatie de rupture avec les voisins sahéliens
C’est toutefois sur le plan diplomatique que le changement de cap est le plus visible. Romuald Wadagni a choisi de consacrer ses premiers déplacements officiels aux pays limitrophes du Bénin, dont la plupart entretenaient des relations dégradées, voire rompues, avec Cotonou sous la présidence Talon.
Sa visite à Niamey, le 2 juin, où il a été reçu par le général Abdourahamane Tiani, en constitue l’illustration la plus symbolique. Les relations entre Patrice Talon et le chef de la junte nigérienne avaient en effet été exécrables, l’ancien président béninois s’étant rangé du côté des partisans d’une ligne dure après le renversement du président Mohamed Bazoum. Bien qu’il ait ensuite tenté d’amorcer un dialogue en fin de mandat, Niamey n’avait jamais répondu favorablement, maintenant ses frontières closes et accusant Cotonou d’héberger des groupes terroristes ainsi qu’une base militaire française jugée déstabilisatrice pour le Niger, des accusations toujours réfutées côté béninois.
Le porte-parole du gouvernement béninois défend une ligne pragmatique, estimant que ce qui unit les peuples béninois et nigérien, condamnés à cohabiter, doit primer sur leurs différends politiques. Un dégel s’est amorcé depuis l’arrivée au pouvoir de Wadagni, qui entretenait de longue date des canaux de dialogue informels avec Niamey. La réouverture de la frontière, pourtant présentée comme une priorité commune des deux chefs d’État, tarde néanmoins à se concrétiser, le Niger conditionnant ce geste à la signature d’un accord de défense et au non-déploiement de forces étrangères à proximité de ses frontières, des exigences délicates à satisfaire pour le Bénin au nom de sa souveraineté.
Le président béninois a par ailleurs multiplié les gestes d’ouverture vers l’ensemble de la sous-région, se rendant à Ouagadougou auprès d’Ibrahim Traoré, à Bamako auprès d’Assimi Goïta, ainsi qu’à Lomé pour rencontrer Faure Essozimna Gnassingbé, dont les relations avec Patrice Talon étaient elles aussi restées tendues.
Un pragmatisme qui s’étend au terrain économique
Ce même esprit d’ouverture se retrouve sur le plan économique. Le 28 juillet, Romuald Wadagni a reçu au palais de la Marina l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote, une première depuis août 2023. L’un des principaux investisseurs du continent s’était en effet éloigné de Cotonou après un différend avec l’ancien président béninois sur le transit de ses camions par le territoire national, un contentieux qui avait contribué à la fermeture de la frontière avec le Nigeria entre août 2019 et décembre 2020.
Rupture ou continuité assumée ?
Si le contraste avec le style discret de Patrice Talon, peu enclin aux déplacements officiels, est frappant, l’entourage présidentiel s’efforce de minimiser toute tension entre les deux hommes. Un membre des services de la présidence insiste sur la continuité de l’action publique, tandis qu’un ministre souligne que les mesures sociales prises par le nouveau président s’appuient sur des bases déjà posées sous la précédente présidence, plutôt que sur une rupture véritable.
Romuald Wadagni doit composer avec une administration restée longtemps fidèle à son prédécesseur. S’il a pu constituer une partie de son équipe avec des personnalités de confiance — Aristide Medenou, son ancien directeur de cabinet, promu à l’Économie et aux Finances, Corinne Amori Brunet, ex-ambassadrice à Paris devenue cheffe de la diplomatie, ou encore Shegun Adjadi Bakari, muté des Affaires étrangères vers le Tourisme et le Commerce international —, il a aussi maintenu à des postes clés plusieurs figures de l’ère Talon qui lui sont moins proches, comme les anciens ministres José Tonato et Salimane Karimou, nommés conseillers, le général Bertin Bada, ex-directeur de cabinet militaire de Talon devenu conseiller à la défense, ou encore le général Dieudonné Tévoédjrè, maintenu à la tête de la Garde républicaine.
Le porte-parole du gouvernement justifie ces choix non par une volonté de ménager son prédécesseur, mais par le souci de capitaliser sur l’expérience de ces cadres, se félicitant que la succession se soit jouée au sein d’une même famille politique, une première dans l’histoire politique béninoise depuis 1990, jusque-là marquée par des alternances portées par des personnalités extérieures au sérail. Selon lui, un président totalement extérieur au système aurait perdu un temps précieux à faire l’état des lieux, voire aurait remis en cause l’existant, un écueil que la continuité politique permettrait d’éviter.
Le défi d’un pouvoir partagé avec l’Assemblée
L’exercice n’en demeure pas moins délicat pour un chef de l’État confronté à un personnel politique longtemps acquis à son prédécesseur. La relation avec Joseph Djogbénou, président de l’Assemblée nationale, chef du principal parti et lui-même un temps prétendant à la magistrature suprême, sera scrutée de près. Un membre du cabinet du président de l’Assemblée évoque une forme de trêve tacite, chacun se concentrant sur ses propres objectifs : le travail législatif pour Djogbénou, la réussite du mandat présidentiel pour Wadagni. Un proche de Patrice Talon confirme cette lecture apaisée, rappelant que le président de l’Assemblée avait fait allégeance dès la campagne électorale.
Des tensions plus discrètes sont toutefois apparues lors de la formation du gouvernement, certains partis de la majorité regrettant de ne pas avoir obtenu davantage de portefeuilles, le président ayant privilégié des profils techniques. Le porte-parole du gouvernement reconnaît ces frustrations tout en les jugeant inévitables, la composition du Conseil des ministres ne pouvant satisfaire toutes les ambitions. Le chef de l’État a par ailleurs veillé à associer les cadres des deux formations de la majorité présidentielle, l’Union progressiste-Le renouveau et le Bloc républicain, via un collège de ministres-conseillers.
Un style personnel affirmé
Sur la forme, Romuald Wadagni impose déjà une méthode bien à lui : arrivée au palais dès 8 heures, déplacements fréquents, communication régulière, à rebours des habitudes de son prédécesseur. Le Conseil des ministres, autrefois hebdomadaire, est désormais mensuel, une évolution justifiée par la volonté de recentrer les équipes gouvernementales sur le travail sectoriel de fond.
Le nouveau président partage néanmoins avec Patrice Talon un tempérament que l’on dit vif et directif, ainsi qu’un goût prononcé pour la sobriété : sa délégation lors d’une visite à Bruxelles en juin ne comptait que sept membres, et le trajet entre Paris et la capitale belge s’est fait en train. Un proche collaborateur confirme que la réduction du train de vie de l’État demeure une préoccupation constante du chef de l’État, dans la droite ligne de son prédécesseur.
La réconciliation nationale, épreuve de vérité
C’est cependant sur le terrain de la réconciliation nationale que Romuald Wadagni est le plus attendu. La question de la libération des détenus politiques — parmi lesquels l’ancienne ministre de la Justice Reckya Madougou et le constitutionnaliste Joël Aïvo — ainsi que celle du retour des exilés avaient occupé une place centrale dans la campagne présidentielle, portées notamment par des cadres du parti Les Démocrates, à l’image de l’ancien député Éric Houndété, qui avaient choisi de soutenir la candidature de la majorité faute de pouvoir présenter la leur.
Ce soutien a contribué à l’élection de Romuald Wadagni avec plus de 90 % des suffrages exprimés, un score qui, selon son porte-parole, l’oblige désormais vis-à-vis de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Le gouvernement assure que le président n’a pas de position arrêtée sur le sort des prisonniers politiques, un sujet que son prédécesseur s’était pourtant longtemps refusé à reconnaître comme tel. Un premier geste d’apaisement a été posé avec la libération du militant Julien Kandé Kansou, proche de l’ancien président Thomas Boni Yayi, condamné à deux ans de prison pour des publications sur les réseaux sociaux.
Reste à savoir si Romuald Wadagni ira plus loin, en direction de figures d’opposition plus emblématiques. Un ancien ministre proche de l’ex-majorité met en garde contre toute libération de personnalités comme Reckya Madougou ou Olivier Boko, qu’il juge susceptible d’être perçue comme une ligne rouge par Patrice Talon. Un membre du gouvernement se veut pour sa part optimiste, pariant sur une trajectoire singulière pour le Bénin, différente des scénarios observés ailleurs sur le continent.
