L’onde de choc parcourt tout l’appareil d’État sénégalais. Ce matin, les forces de l’ordre ont procédé à l’interpellation d’une vingtaine de personnes dans le cadre de l’enquête sur les détournements des fonds anti-Covid. Parmi les personnes arrêtées figurent d’anciens hauts responsables du ministère de la Santé, des fournisseurs privés ayant bénéficié de marchés publics, ainsi que plusieurs personnalités du monde culturel accusées d’avoir servi de prête-nom. Ces arrestations marquent un tournant dans un scandale qui empoisonne la vie politique sénégalaise depuis la publication du rapport accablant de la Cour des comptes en 2022.
Un détournement organisé en pleine urgence sanitaire
Les investigations ont révélé un système sophistiqué de détournement de fonds alors que le pays luttait contre la pandémie. Entre 2020 et 2021, le Sénégal avait pourtant mobilisé des sommes considérables – 770 milliards de FCFA (soit 1,1 milliard d’euros) – pour faire face à la crise sanitaire. L’argent devait servir à l’achat de matériel médical, la construction d’infrastructures sanitaires et la protection des populations vulnérables.
Pourtant, selon les éléments du dossier, une partie importante de ces fonds a été détournée au profit de dépenses somptuaires ou fictives. Les enquêteurs ont notamment découvert qu’une enveloppe de 240 millions de FCFA, initialement destinée à la prévention sanitaire, avait été utilisée pour l’achat de bacs à fleurs décorant les abords du ministère de l’Urbanisme. De même, 40 millions de FCFA ont été dépensés pour l’organisation d’un seul cocktail protocolaire, alors que les hôpitaux manquaient cruellement de matériel de base.
L’alternance politique relance les investigations
L’affaire était restée en sommeil pendant près de deux ans après la publication du rapport de la Cour des comptes. Mais l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement, emmené par le Premier ministre Ousmane Sonko, a changé la donne. Connu pour ses positions fermes contre la corruption, le chef du gouvernement a ordonné la réouverture du dossier et donné des instructions claires pour que lumière soit faite sur ces malversations.
Parmi les personnalités interpellées, une figure attire particulièrement l’attention : Mansour Faye, ancien ministre du Développement communautaire et beau-frère de l’ex-président Macky Sall. Il est accusé d’avoir gaspillé près de 399 millions de FCFA dans des dépenses injustifiées. Son arrestation, ainsi que celle d’autres proches collaborateurs de l’ancien régime, envoie un signal fort quant à la détermination des nouvelles autorités à lutter contre l’impunité.
Une affaire aux répercussions politiques majeures
Les réactions politiques ne se sont pas fait attendre. L’opposition, par la voix de ses principaux leaders, dénonce une “justice sélective” et une “chasse aux sorcières” visant spécifiquement les membres de l’ancienne majorité présidentielle. Certains vont jusqu’à accuser le nouveau pouvoir d’instrumentaliser la justice à des fins politiques.
Pourtant, les éléments matériels rassemblés par les enquêteurs semblent difficilement contestables. Les perquisitions ont permis de mettre au jour des factures manifestement surfacturées, des marchés publics attribués sans appel d’offres, ainsi que des paiements en liquide contraires à toutes les règles de transparence financière. Selon une source proche du dossier, le préjudice total pour les finances publiques pourrait atteindre 20 milliards de FCFA (environ 30 millions d’euros), un montant qui pourrait encore augmenter à mesure que progressent les investigations.
Les prochaines étapes de l’enquête
Les interrogatoires en cours devraient permettre d’établir plus précisément les responsabilités individuelles et collectives dans ce vaste système de détournement. Les enquêteurs cherchent notamment à déterminer si des membres plus haut placés de l’ancien régime pourraient être impliqués. Plusieurs sources concordantes évoquent la possibilité que des procédures soient bientôt engagées contre d’autres anciens ministres et hauts fonctionnaires.
Cette affaire constitue un test décisif pour le nouveau pouvoir, qui avait fait de la lutte contre la corruption l’un des piliers de sa campagne. La manière dont le gouvernement gérera ce dossier sensible, entre exigence de justice et respect des droits de la défense, sera scrutée aussi bien par la population sénégalaise que par les partenaires internationaux du pays.
Un électrochoc pour la société sénégalaise
Au-delà des aspects judiciaires et politiques, ce scandale a profondément choqué l’opinion publique. De nombreux Sénégalais expriment leur colère face à ces malversations qui ont privé le système de santé de ressources cruciales en pleine pandémie. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #CovidGate est devenu viral, avec des milliers de citoyens demandant des comptes à leurs anciens dirigeants.
Cette affaire pourrait marquer un tournant dans la relation entre les citoyens et leurs représentants politiques, avec une exigence accrue de transparence dans la gestion des deniers publics. Elle pose également la question plus large de la moralisation de la vie publique et des mécanismes de contrôle à renforcer pour éviter que de tels scandales ne se reproduisent à l’avenir.
