La rafle des voix libres
Guézouma Sanogo n’a pas vu venir les hommes en treillis. Le président de l’AJB, habitué aux menaces, pensait encore pouvoir documenter l’effritement des libertés. Ce 24 mars, à son domicile de Ouagadougou, il découvre une autre réalité : celle des bottes qui enfoncent sa porte à 3h du matin. Son crime ? Avoir compilé les chiffres des arrestations arbitraires. Son collègue Boukari Ouoba, artisan infatigable de la formation des jeunes reporters, subit le même sort avant l’aube. Deux jours plus tard, Luc Pagbelguem, qui osa filmer leurs domiciles saccagés, rejoint ce sinistre cortège.
La mise en scène de l’humiliation
La vidéo qui fera le tour des réseaux sociaux a tout du lavage de cerveau ritualisé. Les trois hommes, méconnaissables, le crâne rasé à vif, clament d’une voix atone des slogans qu’ils ont mille fois dénoncés. “Nous allons montrer la vraie guerre”, répètent-ils comme des pantins, sous l’œil menaçant d’un gradé. Cette parodie macabre, diffusée par les comptes officieux du régime, porte un message sans équivoque : tout journaliste critique finira en treillis ou en tombe.
La mécanique répressive se dévoile
Derrière ce coup de force se cache un système méthodique. Le décret de mobilisation de 2023, conçu pour lutter contre le terrorisme, devient l’arme absolue contre le quatrième pouvoir. Les casernes se transforment en centres de rééducation médiatique où l’on apprend à relayer la version officielle sous la menace des armes. Les chiffres officieux font froid dans le dos : six journalistes disparus en un an, trois rédactions fermées, une vingtaine de professionnels en exil.
Le silence complice des nations
Pendant que les familles des disparus errent de caserne en caserne, la communauté internationale se contente de déclarations d’indignation. L’ONU parle de “préoccupation”, la CEDEAO de “regret”. Pourtant, chaque heure qui passe sans action concrète légitime un peu plus cette entreprise de destruction méthodique de la liberté d’informer. Les capitales occidentales, obsédées par la lutte antiterroriste, ferment les yeux sur cette dérive qui sape les fondements mêmes de la démocratie.
L’information, nouveau champ de bataille
En envoyant les gardiens de la vérité au front, le régime burkinabè accomplit un calcul diabolique. Sur les 156 journalistes encore en activité, 72% avouent pratiquer désormais l’autocensure. Les rédactions indépendantes survivent en exil ou dans la clandestinité. “Nous travaillons avec la peur au ventre”, confie sous anonymat une rédactrice en chef. Les quelques reporters encore en liberté deviennent des fantômes, changeant de domicile chaque nuit, communiquant par messages cryptés.
L’ultime résistance
Pourtant, des voix s’élèvent encore. Dans l’ombre, des collectifs citoyens documentent les exactions. Des radios clandestines émettent depuis les pays voisins. La rédaction en exil de “L’Observateur Paalga” continue de publier en ligne, au péril de ses membres restés au pays. Ces résistants de l’information rappellent une vérité simple : sans journalisme libre, il ne peut y avoir de démocratie. Leur combat, bien que mené dans l’ombre, est peut-être le dernier rempart contre la descente aux enfers d’une nation tout entière.
Alors que le Burkina s’enfonce dans une guerre sans fin, une autre bataille, tout aussi cruciale, se joue pour le droit à la vérité. L’enrôlement forcé des journalistes n’est pas un épisode isolé, mais le symptôme d’une maladie plus grave qui ronge les fondements de l’État de droit. Dans cette guerre-là, chaque silence est une défaite, chaque parole libre une victoire. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, aujourd’hui, détournent le regard.
