Une démographie explosive, une économie en mutation
Avec ses 223 millions d’habitants en 2024 – soit un Africain sur six – le Nigéria impose sa démesure démographique. Cette population, qui pourrait doubler d’ici 2050 selon l’ONU, constitue à la fois le principal atout et le plus grand défi de la première économie africaine (550 milliards de dollars de PIB). Lagos, mégalopole tentaculaire de 25 millions d’âmes, incarne ce paradoxe nigérian : une énergie créative débordante noyée dans des infrastructures saturées et des inégalités criantes.
L’économie nigériane, longtemps dépendante à 70% des revenus pétroliers (1,5 million de barils/jour), entame une mue difficile mais prometteuse. La tech nigériane, symbolisée par l’écosystème start-up de Yaba à Lagos (2e d’Afrique après Johannesburg), voit émerger des licornes comme Flutterwave dans la fintech. Nollywood, deuxième industrie cinématographique mondiale en volume, exporte ses productions dans toute l’Afrique. L’agriculture, avec le manioc et le cacao, maintient son rang de premier employeur national. Pourtant, l’inflation galopante (28% en 2024) et le chômage endémique des jeunes (37%) rappellent les limites de ce décollage économique.
Une culture qui conquiert le monde
L’afrobeats, enfant prodige de la musique nigériane, est devenu en quelques années un phénomène planétaire. Des artistes comme Burna Boy et Wizkid remplissent désormais les stades européens et américains, imposant un son qui mélange habilement rythmes traditionnels yorubas, highlife ghanéen et influences hip-hop. Cette domination culturelle s’étend au cinéma avec Nollywood, dont les productions low-cost mais hautement populaires inondent les écrans africains.
Les festivals nigérians, comme le grandiose Calabar Carnival (un million de participants) ou l’énigmatique Eyo Festival à Lagos, attirent chaque année des visiteurs du monde entier. Cette effervescence culturelle masque mal les fractures religieuses d’un pays où le nord musulman (avec la charia dans 12 États) cohabite difficilement avec le sud majoritairement chrétien et animiste.
Une mosaïque ethnique sous tension
Le Nigéria compte pas moins de 250 groupes ethniques et 500 langues locales, faisant de sa diversité à la fois sa richesse et son talon d’Achille. Les trois principales ethnies – Haoussas-Fulanis (nord), Yorubas (sud-ouest) et Igbos (sud-est) – se partagent le pouvoir selon un subtil équilibre institutionnel. Le pidgin english, langue véhiculaire inventive et métissée, sert de ciment à cette tour de Babel nigériane.
Mais cette diversité nourrit aussi des tensions récurrentes. Dans le Middle Belt, les conflits entre éleveurs peuls musulmans et agriculteurs chrétiens font des centaines de morts chaque année. Au sud-est, les revendications séparatistes des Igbos, qui avaient déjà mené à la guerre du Biafra (1967-1970), resurgissent périodiquement. Le gouvernement fédéral peine à contenir ces centrifuges identitaires.
Des défis sécuritaires colossaux
La menace terroriste de Boko Haram, bien qu’affaiblie, continue de peser sur le nord-est du pays. Depuis 2009, l’insurrection a fait près de 40 000 morts et 2 millions de déplacés. Les enlèvements massifs d’écoliers, comme à Chibok en 2014, ont marqué les consciences internationales.
Dans le golfe de Guinée, la piraterie maritime nigériane représente 90% des enlèvements en mer dans le monde en 2023, perturbant gravement les routes commerciales. L’armée nigériane, pourtant l’une des mieux équipées d’Afrique, semble dépassée par l’ampleur des défis sécuritaires.
Un avenir entre défis et opportunités
Le Nigéria se trouve à un tournant crucial de son histoire. D’un côté, une jeunesse urbaine, connectée et entreprenante qui rêve de faire du pays le “China de l’Afrique”. De l’autre, des institutions fragiles, une corruption endémique et des fractures sociales qui menacent la stabilité du géant ouest-africain.
Les réformes économiques courageuses du nouveau président Bola Tinubu (suppression des subventions aux carburants, unification des taux de change) pourraient relancer la machine économique. Mais leur succès dépendra de la capacité du pays à juguler l’insécurité et à créer des emplois pour ses millions de jeunes diplômés.
Comme le dit un proverbe yoruba : “Quand un géant se réveille, la terre tremble”. Le réveil du géant nigérian déterminera largement l’avenir de tout le continent africain.
