Dans l’ombre des conflits sécuritaires qui secouent le Burkina Faso, une autre bataille, plus silencieuse mais tout aussi cruciale, se joue : celle de la liberté d’information. L’Association des Journalistes du Burkina (AJB) vient de tirer la sonnette d’alarme dans un rapport accablant qui dépeint un paysage médiatique en voie d’asphyxie sous le régime du capitaine Ibrahim Traoré. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : trois journalistes enlevés, quatre chroniqueurs disparus, des dizaines d’exilés forcés – autant de signalements qui tracent les contours d’une crise sans précédent.
La RTB, vitrine d’un pouvoir autoritaire
L’étatisation rampante des médias publics constitue le premier volet de cette offensive contre le pluralisme. La Radio-Télédiffusion du Burkina (RTB) et l’Agence d’Information du Burkina (AIB), autrefois considérées comme des institutions nationales, se sont muées en mégaphones de la propagande militaire. Les bulletins d’information, soigneusement chorégraphiés, ne laissent plus aucune place au questionnement, tandis que les voix dissidentes sont méthodiquement écartées des antennes. Guézouma Sanogo, président de l’AJB, dénonce cette “mise sous tutelle idéologique” qui rappelle les heures les plus sombres des régimes autoritaires africains.
Une chasse aux sorcières médiatique
La stratégie du pouvoir repose sur un double mouvement : museler les médias locaux tout en éliminant les regards étrangers gênants. Plusieurs correspondants de médias internationaux ont été expulsés sous le fallacieux prétexte de “compromission avec le terrorisme” – une accusation fourre-tout devenue l’arme favorite du régime pour faire taire les critiques. Les rédactions indépendantes survivent dans un climat de peur, soumises à des pressions administratives constantes et à des menaces voilées. Le cas du journaliste Idrissa Barry, enlevé la semaine dernière après avoir couvert des exactions contre les Peuls, illustre les risques encourus par ceux qui persistent à enquêter.
La valise ou le cachot : l’impossible dilemme des journalistes
Face à cette répression systémique, la communauté journalistique burkinabè paie un lourd tribut. Certains, comme Atiana Serges Oulon ou Bienvenu Apiou, ont purement disparu après leur enlèvement. D’autres ont choisi l’exil, abandonnant famille et carrière pour échapper aux persécutions. Ceux qui restent pratiquent un dangereux exercice d’équilibriste, naviguant entre auto-censure et résistance discrète. “Nous travaillons avec la peur au ventre”, confie sous couvert d’anonymat un rédacteur en chef d’un quotidien de Ouagadougou.
Le silence assourdissant de la communauté internationale
Malgré les alertes répétées de Reporters sans frontières (RSF), la réponse internationale reste timorée. Les enjeux sécuritaires dans la lutte contre le terrorisme au Sahel semblent avoir relégué les questions démocratiques au second plan. Pourtant, comme le rappelle un expert des droits humains contacté par nos soins, “un pays sans presse libre est un pays où toutes les autres libertés sont menacées”. L’inaction des partenaires du Burkina Faso risque de créer un dangereux précédent pour toute la sous-région.
L’information, dernière victime du putsch
Depuis le coup d’État de septembre 2022, la dégradation des libertés publiques suit une courbe exponentielle. Les enlèvements de journalistes et d’opposants, d’abord sporadiques, sont devenus systématiques. La récente cible : le mouvement “Servir et non se servir” (SENS), dont plusieurs membres ont été arrêtés après avoir documenté des violences contre les civils. Ces méthodes rappellent étrangement celles des régimes les plus répressifs du continent.
Quel avenir pour le quatrième pouvoir ?
Dans ce contexte, l’AJB tente tant bien que mal de résister. L’association documente chaque cas de répression, alerte les instances internationales, et maintient des réseaux de solidarité entre journalistes. Mais face à la machine répressive d’un régime qui semble décidé à éradiquer toute voix critique, ces efforts paraissent dérisoires. La question qui se pose aujourd’hui n’est plus seulement celle de la liberté de la presse, mais celle de la survie même du métier de journaliste au Burkina Faso.
Alors que le pays s’enfonce dans une crise multidimensionnelle – sécuritaire, humanitaire et maintenant démocratique – la communauté internationale ferait bien de se souvenir que sans information fiable, aucune solution durable n’est possible. Le silence complice des capitales occidentales et africaines face à cette dérive autoritaire pourrait bien se révéler, à terme, une lourde erreur stratégique. Car après les journalistes, qui sera le prochain sur la liste ?
