À l’approche de l’échéance présidentielle du 12 avril 2025, le Gabon assiste à une recomposition politique sans précédent. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema, habile stratège, a dévoilé sa pièce maîtresse : le Rassemblement des bâtisseurs (RDB). Cette structure hybride, ni tout à fait parti politique ni simple mouvement de soutien, représente une innovation majeure dans le paysage politique gabonais. Son lancement officiel depuis les jardins du Palais du bord de mer à Libreville le 11 mars dernier a marqué le début d’une campagne électorale hors normes.
La genèse du RDB révèle une ambition claire : transcender les clivages traditionnels. En conviant “toutes les forces vives de la nation sans distinction d’ethnie ni de religion”, Oligui Nguema a tracé les contours d’un projet politique résolument inclusif. Cette approche fédératrice, qui rappelle les grandes coalitions gouvernementales européennes, contraste avec les pratiques politiques habituelles en Afrique centrale. Le choix d’Anges Kevin Nzigou comme coordinateur général, bien que surprenant pour certains, s’inscrit dans cette logique de renouvellement des élites.
La composition du RDB donne le tournis par son hétérogénéité calculée. La conversion d’anciens opposants de premier plan comme Raymond Ndong Sima ou Paulette Missambo témoigne d’un pragmatisme politique remarquable. Plus surprenant encore, le ralliement de Jean Ping, figure historique de l’opposition, symbolise cette volonté de tourner la page des divisions passées. Ces adhésions de prestige s’accompagnent d’un maillage territorial impressionnant, avec plus de 1 200 associations déjà affiliées à travers tout le pays.
L’architecture du RDB repose sur des fondations solides. Son siège d’Okala, situé dans un quartier populaire de Libreville, envoie un message clair de proximité avec le peuple. La charte fondatrice, axée sur des valeurs de transparence et de solidarité, sert de ciment idéologique à cette coalition bigarrée. Cette structure méticuleusement organisée contraste avec les mouvements de soutien traditionnels, souvent éphémères et peu structurés.
La campagne du RDB mise sur une narration politique bien rodée, celle du “président-bâtisseur”. Les images de chantiers phares – le port de Mayumba, la ligne ferroviaire Belinga-Bouée-Mayumba ou le barrage de Bouée – servent de preuves tangibles de l’action présidentielle. Cette communication par les réalisations concrètes permet d’esquiver les débats idéologiques au profit d’un discours axé sur le développement et les infrastructures. Les équipes de campagne ont parfaitement compris que dans le Gabon d’aujourd’hui, les grues et les bulldozers parlent souvent plus fort que les discours politiques.
Pourtant, ce tableau idyllique ne doit pas masquer les défis considérables qui attendent le RDB. La nomination d’Anges Kevin Nzigou, avocat peu connu de la scène politique, a suscité des remous parmi les caciques de l’opposition ralliée. L’intégration délicate d’initiatives régionales comme Ossimane, initialement ancrée dans le Woleu-Ntem, a nécessité des ajustements pour éviter les accusations de régionalisme. Ces tensions latentes rappellent que la gestion d’une coalition aussi diverse relève du tour de force politique.
L’enjeu dépasse largement la seule élection présidentielle. Les législatives et locales prévues pour août 2025 constitueront le véritable test de solidité du RDB. Ces scrutins détermineront si cette structure inédite peut survivre à sa fonction initiale de machine électorale pour se muer en force politique pérenne. La répartition des investitures et des postes constituera un exercice d’équilibriste pour Oligui Nguema, qui devra satisfaire des sensibilités souvent contradictoires.
Ce qui se joue au Gabon avec l’expérience du RDB pourrait bien influencer l’ensemble de la sous-région. Face aux demandes croissantes de gouvernance inclusive et efficace, ce modèle de coalition large offre une alternative intéressante aux systèmes politiques traditionnels. Le succès ou l’échec de cette expérience sera étudié bien au-delà des frontières gabonaises.
À un mois du scrutin, le RDB apparaît comme une machine politique bien huilée, mais dont la résistance à l’épreuve du pouvoir reste à démontrer. La véritable question n’est pas tant celle de la victoire présidentielle, qui semble acquise, que de la capacité de cette structure à incarner durablement un nouveau mode de gouvernance au Gabon. L’histoire jugera si le Rassemblement des bâtisseurs aura su édifier plus qu’une simple coalition électorale, mais bien les fondations d’un nouveau contrat social gabonais.
