Un homme condamné à trente ans de réclusion criminelle pour meurtre, activement recherché par un mandat d’arrêt international délivré par un juge français, vivrait aujourd’hui à visage découvert au Cameroun, se rendant chaque matin à son travail sans être inquiété. Et selon des révélations qui mettent directement en cause le Quai d’Orsay, ce serait avec l’assentiment tacite de la diplomatie française elle-même.
Un condamné en cavale, un mandat français resté lettre morte
Le 1er juin 2021, la cour d’appel de N’Djaména condamnait Ali Koreï Mahamat, citoyen franco-tchadien, à trente ans de prison pour le meurtre de son beau-frère de 19 ans, abattu à N’Djaména en novembre 2018. Un arrêt criminel dont l’authenticité ne fait aucun doute. Selon une enquête publiée en mars 2024 par le média Afrique XXI, l’homme s’est évadé en 2022 de la prison de haute sécurité de Koro Toro, probablement grâce à des complicités haut placées, avant qu’un juge de Tours ne délivre à son encontre un mandat d’arrêt international.
C’est précisément ce mandat français que la diplomatie tricolore semble aujourd’hui avoir choisi de ne pas faire exécuter. Selon les révélations du journaliste et lanceur d’alerte camerounais Boris Bertolt, une réunion se serait tenue au siège de la Direction générale de la recherche extérieure (SED) à Yaoundé, réunissant l’ambassadeur du Tchad au Cameroun et un représentant de la communauté tchadienne à Ngaoundéré, où vit désormais Ali Koreï Mahamat. Objet de cette rencontre : obtenir des autorités camerounaises qu’elles s’abstiennent de toute arrestation et, plus encore, de toute extradition du fugitif. Toujours selon le lanceur d’alerte, l’ambassade de France aurait, lors de cette réunion, rassuré la partie tchadienne : elle n’exercerait aucune pression pour l’exécution du mandat d’arrêt international qu’elle a pourtant contribué à faire émerger.
Paris s’était pourtant engagé fermement sur ce dossier
Ce qui rend ces révélations particulièrement embarrassantes pour le gouvernement français, c’est leur contraste frontal avec la position officielle défendue par Paris quelques années plus tôt. Interpellée par des parlementaires, la ministre des Affaires étrangères de l’époque, Catherine Colonna, avait assuré que l’ambassadeur de France à N’Djaména était intervenu à plusieurs reprises auprès des autorités tchadiennes pour alerter sur la dangerosité du fugitif, regrettant même l’absence de mandat d’arrêt tchadien à son encontre. Mieux : c’est un document produit par l’ambassade de France elle-même qui avait permis, en 2023, d’établir devant la justice française la réalité de l’évasion d’Ali Koreï Mahamat.
Comment expliquer qu’une diplomatie aussi mobilisée en 2022 et 2023 se transforme aujourd’hui, si les révélations de Boris Bertolt se confirment, en garante tacite de l’impunité du même homme ? Une question à laquelle le Quai d’Orsay devra tôt ou tard répondre, d’autant que l’enjeu dépasse le seul cas individuel : il touche à la crédibilité même de la parole diplomatique française lorsqu’elle s’engage publiquement sur un dossier judiciaire.
Une explication qui touche au sommet de l’État tchadien
Selon Boris Bertolt, ce revirement s’expliquerait par la volonté de Paris de ne pas fragiliser ses relations avec N’Djaména, Ali Koreï Mahamat étant présenté comme un proche parent du président tchadien Mahamat Idriss Déby. Si cette proximité familiale est confirmée, elle éclairerait un arbitrage diplomatique où la realpolitik régionale l’aurait emporté sur l’exécution d’une décision de justice française — un choix que Paris n’a, à ce jour, ni confirmé ni démenti publiquement.
Ce que Paris doit désormais expliquer
Ces éléments, qui reposent à ce stade sur les révélations d’une source unique, aussi documentée soit-elle, méritent d’être traités avec la prudence habituelle : aucune confirmation indépendante de la tenue de cette réunion, ni des propos qui y auraient été tenus par les représentants français, n’a pu être obtenue à ce stade. Mais le contraste entre l’engagement affiché par la France en 2022-2023 et le silence actuel du gouvernement français constitue, à lui seul, une question légitime que la presse et l’opinion publique sont fondées à poser : la diplomatie française a-t-elle choisi de sacrifier l’exécution d’un mandat d’arrêt international pour ne pas contrarier N’Djaména ? Tant que Paris n’apportera pas de réponse claire, cette question continuera de peser sur sa crédibilité.
