Dans son bureau aux murs ornés de symboles béninois, Patrice Talon esquisse un sourire en coin quand on l’interroge sur les critiques concernant la persistance de la pauvreté. “Regardez les chiffres avant de me juger”, lance-t-il, brandissant les dernières statistiques de croissance. Les 6,5 % affichés en 2024 placent effectivement le Bénin parmi les bons élèves africains. Mais derrière cette performance macroéconomique se cache une réalité plus contrastée que le président ne peut entièrement occulter.
Le plaidoyer chiffré d’un président sur la défensive
Talon égrène ses réalisations comme autant de preuves de sa bonne gestion :
1 800 km de routes bitumées construites depuis 2016
Le port de Cotonou devenu hub régional, avec un trafic multiplié par trois
250 000 emplois créés dans le secteur formel
Un taux d’électrification rurale passé de 18 % à 56 %
“Nous avons posé les bases”, insiste-t-il, reconnaissant toutefois que “les fruits mettent du temps à mûrir”. Cette prudence verbale contraste avec la communication triomphaliste de certains de ses ministres.
L’argument du président repose sur une équation simple : le Bénin, dépourvu de pétrole ou de minerais stratégiques, doit compter sur ses seules forces. “Notre pétrole, c’est l’intelligence de notre peuple et la qualité de nos institutions”, affirme-t-il, reprenant une formule qu’il affectionne.
La dette “vertueuse” : un pari sur l’avenir
À ceux qui s’inquiètent d’une dette représentant 45 % du PIB, Talon oppose une distinction subtile : “Il y a la dette qui enrichit les prédateurs, et la dette qui construit l’avenir”. Les investissements massifs dans les infrastructures portuaires et routières doivent, selon lui, créer un effet de levier.
L’exemple phare ? Le corridor Cotonou-Niamey, qui a déjà réduit de 30 % le temps de transport des marchandises vers le Niger. “Demandez aux commerçants de Dantokpa ce que ça change pour eux”, lance-t-il, référence au plus grand marché d’Afrique de l’Ouest.
Le défi humain : quand les statistiques butent sur le quotidien
Pourtant, dans les ruelles de Porto-Novo ou les villages du Borgou, le discours est moins enthousiaste. Le prix du sac de maïs a doublé en trois ans. Les petites entreprises peinent à accéder au crédit. Et si 250 000 emplois formels ont été créés, ils ne suffisent pas à absorber la vague des 300 000 jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail.
Talon le concède à demi-mot : “Le développement est un marathon, pas un sprint”. Sa réponse ? Un programme ambitieux de formation professionnelle et la promotion de l’entreprenariat agricole. Mais les résultats peinent à convaincre une jeunesse impatiente.
La “révolution mentale” : fierté nationale contre réalités socio-économiques
C’est pourtant sur un terrain plus intangible que Talon dit avoir remporté sa plus grande victoire : “Le Béninois d’aujourd’hui croit à nouveau en son pays”. Il évoque avec fierté la restitution des œuvres d’art, le rayonnement culturel retrouvé, la confiance des investisseurs.
“Regardez nos athlètes aux Jeux Olympiques, nos artistes sur les scènes internationales”, s’enthousiasme-t-il. Cette fierté nationale reconstruite serait, selon lui, le terreau nécessaire au développement économique.
Le verdict de l’histoire en suspens
En quittant le palais présidentiel, une question persiste : le “modèle Talon” pourra-t-il transformer les infrastructures en prospérité partagée ? Les prochaines années seront cruciales. Si la croissance se maintient et si les inégalités reculent, le président pourrait bien entrer dans l’histoire comme l’architecte du décollage béninois.
Mais si le fossé entre les chiffres macroéconomiques et la réalité quotidienne persiste, son héritage pourrait être plus contrasté. Une chose est sûre : Talon a réussi à placer son petit pays sur l’échiquier des nations émergentes. Reste à savoir si les Béninois ordinaires en sentiront bientôt les bénéfices concrets.
